Architecture et géométrie

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Architecture et géométrie

Intervention colloque de Maubeuge 2004

Írta: Joël Froment

” Nul n’entre ici s’il n’est géomètre” mais aussi,
“nul n’entre ici s’il n’est que géomètre. ” (Platon)

Mais pourquoi la géométrie ?

Cette géométrie, qui est un constant retour vers les sources de l’univers ouvre aussi la compréhension de nos sciences sophistiquées d’aujourd’hui.

Au départ, la géométrie servi aux hommes déterminer les limites des territoires qu’ils voulaient s’approprier, instaurant une géométrie physique, plus tard, en Egypte, les crues du Nil qui nécessitent un redécoupage annuel des parcelles pour établir l’impôt, ont fait naître un droit fiscal et une géométrie touchant á l’organisation sociale, et progressivement politique.

La géométrie, pour les grecs signifie la vérité, le droit, la morale, la mesure de la part, l’ordre issu du désordonné, un certain équilibre de justesse et de justice, enfin, la rectitude lisible d’un plan.

Géométrie physique, sociale, politique, artistique, la géométrie est partout.

En géométrie nous travaillons au coeur de forces vives. Formes et couleurs engagent un dialogue vivant au sein des structures fondamentales. A nous de maîtriser cet ensemble pour en dégager le sens profond.

Bien des approches sont possibles dans ce travail sur la géométrie. Si la géométrie est un langage, il faut choisir ce dont on veut parler et d’oú l’on veut parler. C’est l’objet d’analyses des forces mises en cause et de leur conséquences plastiques. Tracer une oblique dans un carré n’est pas sans conséquences. Tout se met en mouvement. Les bords deviennent actifs. Le vide intérieur est réactif.

Toute création s’appuie sur une première réalité évidente, celle du visible. Elle inaugure une seconde réalité qui va devenir la première, parce qu’elle révèle, un essentiel qui était jusque là caché. La peinture d’aujourd’hui prend appui, directement, sur cette seconde réalité. La figure a disparu. L’espace révélé a soustrait la représentation.

Il y est question d’espace mental, du corps sublimé, sorte d’icône païenne , ou, pour la peinture sans image, vont se conjugue espace, lumière et temps. Il s’agit de dégager l’essence de ce qui a toujours fait la peinture, mais hors de l’image figurative. Il faut y retrouver les racines, descendre  l’état premier de la structure pour en éclairer autrement les principes et les origines. Cependant, il s’agit toujours d’émotions, dont il va falloir trouver la forme. De cette forme, naturellement nouvelle, non par principe, mais accordé à notre relation au monde en constante mutation.

” On ne saurait jamais assez rappeler, que l’importance d’un art, se mesure à la puissance de sa métamorphose et que l’intérêt d’une oeuvre est directement proportionnel ” ce pouvoir métamorphique. ” Jean Legros

Aujourd’hui, tout particulièrement, au regard de nos systèmes d’organisation remis en cause, serait incompréhensible un art de repli ou d’immobilisme. L’art n’est pas attentiste, il interroge.

Certains aspects de la peinture d’aujourd’hui nous donnent des signes de cette quête. Madi en fait partie parce qu’animé d’un esprit de liberté et de mouvement, inscrit dans la modernité.

Par son concept, il questionne la géométrie. Il y est question de polygonalité, de mobilité, de transparence, de matériaux, dans une approche systématisée.

L’idée de centre autour duquel viendrait s’organiser l’ensemble des formes a été abandonnée. Et nous retrouvons cela dans l’organisation des villes Européennes et Américaines oú le centre excentré devient le centre commercial, lieu de désir et de frustration, théâtralisé comme un cirque permanent voué au commerce, nouvel idole.

Toute oeuvre est, au départ une épreuve qui met en tension les éléments qui la compose. Sans tensions, l’oeuvre est inerte et ne déclenchera pas l’intérêt que l’on est en droit d’attendre d’elle. Cette mise en tension entraîne nécessairement un conflit. L’oeuvre sera la résolution de ce conflit. Il ne s’agit pas d’un désamorçage des tensions, mais une mise en situation telle, que ce conflit des tensions est la matière même de l’oeuvre.

Au regard de ces oeuvres, deux aspects de la même question apparaissent. Les limites internes á l’oeuvre que sont les frontières des différents territoires, constituants l’oeuvre elle-même, et les limites externes en relation avec l’extérieur, le mur, support du tableau. La découpe de l’oeuvre devient elle aussi, une respiration sujette á réflexion et au-delá á méditation.

Ces questions de limite prennent aujourd’hui un relief particulier. Les limites ouvrent, en grande partie, les problèmes de nos sociétés modernes. Limites internes, relatives au champ social (travail-chômage, jeunes-vieux, ville-banlieue, etc.) limites externes ou extérieures, relatives au champs politique, posées par la mondialisation et l’arrivée des pays émergents au sein de l’Europe.

Tous ces événements peuvent paraître, á première vue, bien éloignés des pratiques artistiques. Mais les artistes vivent au coeur de ces sociétés et sont naturellement impliqués dans le déroulement de ces processus. Ceux-ci ne peuvent les laisser insensibles et je trouve une curieuse coïncidence á la vue des oeuvres Madi, archipel de peintres venus d’horizons forts différents, á s’interroger sur tous ces sujets. Ceci n’est pas anodin. “L’art contemporain est plus impliqué dans cette relation en boucle qui lie l’oeuvre á la société que ne l’était toute autre forme d’art dans le passé “. Y. Chalas.

L’art urbain est une des façons de poétiser la ville. Cette dimension indispensable au sein du son tracé régulateur.

3 types d’espaces sont proposés: l’espace public d’usage public, l’espace privé d’usage public et l’espace privé d’usage privé. Ces trois espaces ont en commun un premier décor, celui du “crénelage” du ciel, cette découpe des formes qui est déjà une proposition géométrique. Le tout possiblement alvéolé, percé d’ouvertures, sorte de théâtre d’ombres et de lumières sur un ciel de fond perpétuellement changeant.

Dans ce haut décor sur la ville viennent s’insérer les éléments rapportés, sculptures, fontaines, mobiles, massifs floraux, etc.. Ils interviennent comme des éléments surprenants, en relation, c’est á dire en tension avec l’environnement immédiat.

Sculptures et bâtiments doivent pouvoir dialoguer. Il y faut pour les deux pouvoir jouer sa propre musique enrichie de celle de l’autre. Il s’agit presque comme d’une partition d’orchestre mettant l’accent sur l’originalité mélodique de cette confrontation.

Un autre aspect du décor de la ville est aussi celui des façades. Ce ” façadisme “, décor ouvert sur la comédie sociale et politique qui se joue á l’intérieur. Comédie humaine d’une époque, révélateur de ses priorités et de ses contradictions.

Si Madi, dans son manifeste, précise que l’oeuvre ne dit rien, ne représente rien qu’elle même, elle est le vecteur d’un trajet qui nous porte á traiter des grands équilibres. C’est une trame sur laquelle se tisse notre imaginaire. Un réseau de forces conjointes qui cristallise un moment du regard.

Nous sommes á un endroit donné de l’organisation des structures qui fondent notre espace complexe. La géométrie est partout. Elle filtre nos débordements, organise le chaos. Elle ne rationalise pas sèchement, mais propose cette décantation, ne laissant apparente que la matiere, vive de sens.

Il est nécessaire de se défaire de nos habitudes visuelles pour envisager une autre construction de l’espace urbain comme de l’espace du tableau, comme le dit le psychanalyste Jean Michel Hirt: “De telle façon que la vision n’est jamais captive d’une donnée pour peu que le désir l’illumine. “

Il s’agit, par l’intermédiaire de l’art, de resensibiliser le regard, de favoriser des échanges, une perméabilité réciproque et constructive, un dialogue, y compris critique.

Architecture et Madi ont géométriquement des choses á se dire. Je ne peux que souhaiter que ce bref échange de vue puisse déboucher sur d’autres réflexions communes et alimenter notre recherches.

“N’oublions pas, que le but de la peinture n’a cessé de demeurer une quête de permanence et de quelque éternité, propageant enfin la croyance, que la vérité est au-delá de cette pitoyable agitation et que l’art est précisément cette activité, au moyen de laquelle, l’homme, dépassant les bruits du monde, échappe á sa finitude ” Jean Legros.

(Montreuil le 8.10.04. Joël Froment, MADI art periodical No6)